La neige a fondu. Seules quelques traces résistent aux coins de certains toits à l’ombre. Par la fenêtre, la nuit. Des lampadaires diffusent de la couleur orangée, cela donne des ambiances cinématographiques. Ruelles aux lanternes. Dehors, le froid.
Je perd le temps. Mon temps est occupé mais je perds le temps. Dans bientôt, Noël. Vivant dans l’impatience de la suite, de l’attente du prochain jour, mois, de l’année d’après, je perds ce qui me définit. Il a suffi d’un rien, d’accrocher quelques guirlandes lumineuses à une gouttière, d’une bataille de boules de neige. Un appel téléphonique aussi me permettant de penser aux prochaines vacances de juillet. Comme une normalité dans l’anormalité de la situation.
Je me demande, j’arrête de me demander. Je n’arrive plus à me décider. Je ne sais plus répondre à des questions d’enfants. Quelle est ma couleur préférée? Quel est ton plat préférée? Tu préfères l’hiver ou l’été? Je ne sais plus grand chose. Avant, je pouvais dire ce qui ne me plaisait pas, rarement être sûr de ce que je voulais. J’observe une seconde les enfants qui grandissent. Ce n’est plus de la croissance, c’est une surmultiplication de leur présence. Il y a les réponses et le ton désagréable du garçon qui devance son adolescence, il y a la fille qui reste un enfant avec des yeux qui apprennent trop vite la vie. Elle croit encore au père Noël. J’aimerai bien croire encore au père Noël.
Je ne me souviens pas de ces matins du 25 décembre de l’époque où je croyais encore. Il y a ces aurores qui me permettaient de réveiller toute la maison, après m’être faufiler par l’escalier, entre le chien et la porte du salon, la foultitude de formes géométriques, d’ombres qui cachaient le bas du sapin. Il y avait l’odeur du pin. En un zest de minutes, c’était déjà le repas du midi. Sans fatigue, sans penser au lendemain.
Cette année, ce ne sera pas un réveillon du nouvel an à 4, qui me plaisait aussi. Faire les choses différemment des autres. Il y aura du monde et puis ce pote avec qui je raccroche les wagons. Qu’aurions-nous fait si nous avions été moins cons? Aurions-nous laissé passer quinze ans pour rien? Tout ça pour finalement essayer de comprendre ce que faisait l’un pendant que l’autre vivait sa vie sur un autre tempo. Le décalage existe. J’ai cette colère, atténuée, contre le temps, et contre nous. Je me rassure en me disant que j’avais raison. Mais ça ne rattrape pas les années. Et puis, c’est aussi con de le dire.
2011, c’est tellement loin. Je n’en parlais jamais, je ne me projetais pas. La dernière projection, c’était l’an 2000. Tu verras, en l’an 2000. Et puis, il devait y avoir des voitures volantes, nous devions rencontrer des extraterrestres, nous devions visiter Mars, et des robots devaient faire le ménage chez nous. Mais après l’an 2000, je n’en parlais jamais. J’avais trente ans ou environ. Depuis, les années se sont additionnées. Est-ce comme cela que ça doit se passer?
Il y a des jours sans lassitude, sans mélancolie. Je n’ai pas le temps de l’être. C’est curieux. Ou alors, ce sont des instants volés. Je ne sais pas à qui on vole ces moments là.
Hier soir, nous avons regardé Le grand blond avec une chaussure noire. 1972. Au moment où Rochefort met en place son piège à cons pour Blier, que Mireille Darc se retourne dans sa robe noire décolletée de l’arrière-train avant que Pierre Richard ne lui coince une mèche de cheveux blonde dans sa braguette, je me rappelle. Je rigolais tandis que j’en souris toujours béatement. Voilà peut-être vingt ans que je n’avais pas vu le film et je m’en souvenais par bribes.
Tous ces moments sont étonnamment normaux.
Hier, aussi, j’ai donné à ma nièce de seize ans mon premier Stephen King, que je lisais au même âge que le sien. Je n’arrive pas à comprendre comment tout ça est arrivé. Le livre avait traversé plus de deux dizaines d’années, trois déménagements sans que je le rouvre. La couverture est un petit peu abimée, je ne me souviens d’elle que neuve.
Je reste là, je regarde les voitures rouler trop vite dans la rue pavée. Il va falloir rentrer.