“Je sais comment tu fonctionnes mais c'est pas mal aussi de causer quand ça ne va pas. Tu le sais. C'est un peu le danger de cette putain de société qui se veut de plus en plus individualiste. Même nous. On reste comme des cons dans notre coin soit, sans vouloir déranger l'autre, soit parce qu'on pense que ça ne changera rien.
Ces deux dernières années, je me suis plus souvent tu que de l'ouvrir alors que ça n'allait pas forcément super bien côté boulot. Alors j’ai pris sur moi, dans moi dirai-je. Va savoir si ça a eu de l’effet, je perds mes cheveux, j'ai mal au bide et je ne me sens pas mieux.
Quelquefois, en causant, c'est une manière d'évacuer.
Je n'en reviens pas de ce film que je ressens de plus en plus d'actualité :
Si au moins, on pouvait en vouloir à quelqu'un. Si même, on
pouvait croire qu'on sert à quelque chose, qu'on va quelque part.
Mais qu'est-ce qu'on nous a laissés ? Les lendemains qui chantent ?
Le grand marché européen ? On a que dalle. On n'a plus qu'à être
amoureux, comme des cons et ça, c'est pire que tout.
T’imagines, il est sorti en 1989, “Un monde sans pitié”. Hippolyte Girardot avait encore des cheveux, et du haut de nos dix-huit berges, nous n’étions pas les rois du Monde mais on s’en foutait. On se faisait des promesses sur nous, entre nous et c’était bien. Enfin, ce qui était sûr, c’est qu’on se parlait, on ne faisait que ça. Je ne crois pas qu’on parlait d’avenir, le futur viendrait bien assez tôt. Mais on partageait nos problèmes.
Alors aujourd’hui, même entre nous, putain, on se met des barrières à la con. Pour des raisons à la con, et pire, du genre, on ne veut pas déranger. Je sais bien, autant que toi que tout le monde a ses problèmes. On en a tous des tonnes, des trucs de quoi se plaindre. Ce n’est pas un concours, on n’a tué personne, c’est peut-être pas grave mais c’est important quand même.
On fait tous semblants mon poto. Tous, semblants.
T'as vu Rico? Luc? Marco? ton frère? On fait tous semblants.
Et pendant ce temps, avec tout ça, les années passent.
Dans Le cœur des hommes, y'a la question: Qu'est-ce qu'on ferait si on était moins cons?
Putain, j'ai toujours pas la réponse.
Alors quand tu me dis que tu ne veux pas m'emmerder avec tes conneries. Je suis aussi un peu triste car, sans être forcément capable de t'aider, je me dis que je n'arrive même pas à être une putain d'oreille dans laquelle tu parlerais. Juste une putain d'oreille. je parle pas de solution, je parle d'oreille. Un truc physique qui reçoit un son. Enfin des ondes.
Dans ces weekends trop courts et trop longs à la fois, on ne prend pas le temps de la fin de soirée à philosopher. Il y a eu ces heures le cul au frais devant la ferme avec Marco, c'était bien. C'était un moment important. il n'a peut-être pas servi à grand chose mais c'était un moment bien dont je me souviens. Ces moments là, ben, ça fait longtemps, non qu'on ne les a pas eus ?
Un soir, enfin, non, c’était déjà la fin de la nuit, c’est vrai qu’on profite de ces moments là, jusqu’au bout. Ce serait dommage les gâcher en dormant. Bref, c’était voilà 3 ans, environ, je ne sais plus, on avait parlé sur le canapé lit aux ressorts devenus improbables. On s’était fini avec quel alcool, va savoir. Mais là aussi, au milieu des autres, deux qui ronflaient, quatre qui étaient encore face à l’écran, un ou deux qui étaient physiquement présents, mais seulement physiquement. Avachis, embrumés, vaporeux et si limpides dans nos histoires.
A chaque fois, je me dis qu'il faut qu'il y ait cette adéquation, cette coïncidence de vie qui fait que deux mecs ou plus se trouvent au même endroit et au bon moment pour causer avec la bonne ouverture d'esprit.
On se voit une ou deux fois par an, on se marre, on picole, on se marre encore, on parle même politique, un peu taf mais j'ai l'impression qu'on ne parle plus de nos vies, de nos peurs, qu'on ne se confronte pas nos vies. C'est dommage.
T'as vu, j'ai envie d'être une oreille et puis c'est moi qui parle. Finalement, je ne suis peut-être pas une bonne oreille. Alors si tu ne me choisis pas comme oreille, choisis en une bordel, ton frère, un autre.
Plus que nos putains de boulots, plus que les weekends annuels, c'est ça qui me manque.
Voilà.
Tu sais que je suis là.”