Peut-être est-ce de l’ordre du phantasme (bien que celui-ci fut assouvi une fois déjà en tant que tel) ou d’une vie précédente. De l’école primaire et l’Histoire contée de l’Antiquité, j’étais intéressé. Curieux comme on peut l’être, enfant, face à la possibilité d’un dinosaure, ou d’un Colisée, d’aqueducs, des ruines de Pompéi. Ma phase préhistorique passait tandis que je découvrais les squelettes et l’évolution tardive de l’homme. Ma phase antique n’est toujours pas achevée. je reste admiratif de cette époque, pourtant violente, pourtant si éloignée d’aujourd’hui.
Il reste les ruines, les colonnes, les temples, les arènes, les statues, les gravures et autres. De quoi imaginer, s’étonner et difficilement admettre que la philosophie est née de la Grèce d’alors et que les grandes formes politiques, que les organisations civiles sortent de Rome.
Depuis trois ans, je lis les histoires de Rome, le comment du pourquoi, le fonctionnement, les règles, les successions… Les noms entrent et sortent de ma mémoire comme si je n’étais plus capable de retenir une fois le livre fermé. Après Max Gallo, Colleen McCullough, à gauche et à droite, quelques milliers de pages romancées ou documentées à outrance, et je continue. Je m’en prends aux classiques, comme Les mémoires d’Hadrien de Yourcenar. Impressionnant ouvrage qui me donne toujours envie de plus, de comprendre et de maitriser cette Histoire. Certain de ne pas avoir l’envie d’y avoir vécu, je ne sais toujours pas pourquoi je me plonge à l’intérieur.
De mon année de redoublement de seconde, je ne retiens que deux choses. Grâce à cette année-là, un lien s’est formé avec Lio. Nous avions beau nous suivre parallèlement depuis le primaire, il aura fallu ce long carrefour pour nous accrocher.
Le second évènement fut le voyage à Rome de ce printemps mille neuf cent quatre-vingt - je ne sais plus. Le professeur de latin était jeune, passionné et s’engageait à nous apprendre sa langue morte. La classe était un regroupement de ces élèves pour lesquels les parents avaient décidé que le latin, c’était bien, c’était mieux, c’était un bon moyen de tomber dans l’excellence sélectionnée. A 14, 15 ou 16 ans, décide t-on seul de faire latin ou grec?
C’est ainsi qu’un voyage à Rome s’organisait avec un lycée d’une ville voisine. Train vers la capitale italienne et pour le retour, je ne sais même plus dans quoi et comment nous dormions là-bas. Je sais qu’il y avait plusieurs restaurant, des sandwichs, des promenades idylliques sous un doux soleil. Nous avons visité tant de monuments antiques, des jardins, des villas, jusqu’à des catacombes fermées au public. Je n’avais pas réalisé alors. Faut-il donc que je sois marqué inconsciemment.
A moins qu’il ne s’agisse de Sandrine, dont l’image d’une course encaleçonée dans la coursive surchauffée du train du retour me marquera, je pense, jusqu’au bout de mes rides.
Sandrine était de notre lycée, était sortie plus tard avec un gars aux cheveux longs qui écoutait ACDC et autre Metallica. Un gars qui s’appelait Stéphane, qui était un copain et qui a fini par la larguer face à une incompréhension ébahie de nous autres. Sandrine était sans doute l’exemplarité des statues romaines que nous avions vues des heures durant. En plus d’être de ces filles qu’on aborde pas car on sait que ce n’est pas pour nous, elle était gentille et extrêmement sympathique à côtoyer. Être proche d’elle suffisait à bien des bonheurs, un peu comme si seulement la connaitre nous élevait dans la hiérarchie de respectabilité du lycée. Il y avait ceux qui discutaient avec Sandrine, qui lui faisaient la bise et ceux qui regardaient, de loin, envieux.
Est-ce parce que Sandrine, sorte d’icone moderne à nos yeux, était à Rome pendant ces dix jours que je garde pour la ville ce sentiment de dolce vita, de romantisme, de ville dans laquelle j’aimerai vivre, pour le climat, pour les fleurs, pour l’accent italien, la gastronomie simple et raffinée et pour toutes ses vieilles pierres?
Les impressions douces que m’inspire Rome sont curieuses et agréables. Je regarde un livre, des images de la ville éternelle et cela m’apaise, comme lorsque je feuillette de nouveau mes anciens albums photos. Difficile à exprimer, à classer avec des mots.
Alors depuis le lycée, j’ai réussi à y retourner, une fois, un peu dans un contexte idéal, trois jours à la destination surprise pour ma femme, sans enfants. Une musique dans les oreilles lorsque le taxi nous a déposé à Roissy, cela s’imposait et Daho nous emmenait avec lui dans son Week-end à Rome.
J’étais pourtant en fait assez inquiet d’y aller de nouveau.
Les images qui me venaient, qui s’étaient formées et déformées en vingt ans n’allaient-elles pas entrainer une déception. Sandrine n’était plus là, je crois qu’elle s’est aussi mariée depuis et qu’elle ne saura jamais ce qu’elle nous inspirait. Ou, le savait-elle peut-être, mais elle n’en jouait pas. Un garçon de 16 ou 17 ans est tellement ballot. Avec ce recul, je ne crois pas qu’il s’agisse d’amour adolescent, c’était elle, très idéalisée, mais qui le méritait. Il est difficile de vraiment désirer l’inaccessible.
Je voulais retourner en Italie avec ma femme pour lui faire partager un bien intérieur. Nous avons couru début novembre sous un chanceux soleil printanier, nous avons marché, marché, visité, traversé, vu tout ce qu’il était possible de voir en deux jours pleins. Nous avons essayé de profiter et avons sans doute réussi puisque je n’ai que de bons souvenirs de cet intermède, et, l’envie d’y retourner plus calmement, plus longtemps pour respirer les hauteurs du Palatin, se mélanger aux ambiances nocturnes des places, s’assoir plus souvent dans les jardins, et terrasses, prendre le temps d’apprendre encore, de regarder ces modes italiennes, pour se rafraichir aux fontaines et à l’ombre des pins parasol, traverser les couloirs décorés des villas, s’étonner dans les musées, effleurer les formes des statues blanchies, écouter le bruissement de la ville et s’agacer des scooters qui klaxonnent, s’amuser des autres touristes qui ne font que visiter.
Qu’il est difficile d’expliquer, de décrire.
Un jour, nous y retournerons, avec ou sans les enfants. Je suis partagé à l’idée de leur faire découvrir cette … passion finalement ou d’y aller égoïstement à deux, juste pour nous. Il faudra que cela dure au moins une semaine, que je ne sois pas trop vieux.
