lundi 26 décembre 2011

L’éclusier

J’avais demandé à mon père (je l’avais plutôt poussé à, façon insistante à la limite de la pénibilité déclarée) d’écrire ses mémoires. J’avais pris conscience que je ne connaitrais pas tout, qu’il y aurait des vides persistants dans la vie de mes parents. Plus encore, je voulais connaitre son enfance, avec ses huit frères et sœur. Je souhaitais lire les relations familiales, le décès accidentel de Bernard, l’oncle dont je porte de prénom en troisième place, les accords et désaccords, éventuellement comment il connut l’amour, et puis ma mère.
Je l’ai souvent questionné, alors, où tu en es?, t’as commencé? t’avances? j’avais des réponses évasives malgré le fait que je savais qu’il avait débuté quelque chose.

J’ai discuté ce weekend avec le frère numéro six dans l’ordre chronologique, celui qui reste le plus proche et qui appelle ma mère tous les jours depuis le 28 juin. J’ai la même impression, évasive, mesurée qui me dit en filigrane tu sais nos vies ne sont pas très intéressantes, nous n’avons rien fait de si extraordinaires qui mérite d’être conté. Le grand-père était pareil, il n’a jamais rien dit de sa résistance de 1944. Il faut que je trouve par hasard un article sur Wikipedia. Il y a une mixture magique, mélange de timidité, de modestie et d’humilité dans ces comportements. Ils ne se mettent pas en avant.

J’ai l’idée absurde de vouloir mieux connaitre le vingtième siècle par des livres et des illustrations afin d’imaginer que j’obtiendrai des informations sur la jeunesse de mon père et sur sa vie d’adulte. Je crois que c’est absurde mais je gagnerai probablement un peu de culture générale et plus d’idées reçues interprétées par d’autres que moi.

Bien plus démonstratives que ces photos et articles entassées à mon chevet, il y a ces quatre pages enregistrées sur le disque dur. Depuis cet été, je n’ai pas encore eu le courage de les lire. J’ai fait mine d’utiliser les diagonales pour apprendre, mais c’est inutile. Je commence, espère et bloque les freins à la septième ligne lorsque mon père s’interroge sur les raisons de ma demande. Il pensait que cela nous éviterait de ressentir le vide dont il avait pris conscience à la mort de son propre père puis au décès de sa mère. Systématiquement, je ne vois plus la ligne suivante. Il ne se doutait pas que sa réflexion me mettrait dans un terrible abyme, en écho du sien. Il ne songeait pas que sa souffrance d’alors me serait démultiplier aujourd’hui en passant d’une génération à l’autre.

J’imaginerai sans doute ses aventures plus que je ne les découvrirai. C’est ainsi.

Hier, c’était Noël. Bientôt, je dirai au revoir à cette année, en espérant que le temps fasse son œuvre. Je m’accroche sans me suspendre et, par instants trop longs, en ce moment, je me dis que je n’y arrive pas.
Je repense à cet article scientifiquement vulgarisé qui expliquaient les pleurs comme l’expression du surplus émotif et me dis que je dois de cette manière me purger régulièrement pour éviter le débordement en ouvrant des écluses. Je me persuade qu’une fois le niveau abaissé, je serai apaisé pour jours ou semaines.

Enfin, on verra bien demain.

C’est étrange, face aux malheurs du Monde. C’est incohérent.

Sans que ce soit une quelconque solution en quoi que ce soit, je n’ai pas envie du 31, de minuit et des embrassades. Car je sais de façon inévitable que cette transition rituelle sera anormale. Si j’ai un peu de chance ou un soupçon de volonté qui sera interprété par un sale caractère redondant ou un caprice de quarantenaire immature, je serais parti vers vingt-trois heures.

Je crois que je dois rentrer, on m’attend.