Normalement, il faudrait que je rentre. Déjà, bientôt, mi-février, je n’ai rien écrit, je n’écris plus rien. D’un extrême à l’autre, d’envies et des impossibilités quasi techniques. Enfin, si je voulais, je pourrais. 18h37, je lance le traitement de textes autrement que pour rédiger des devis, des contrats, des cahiers type et des lettres à l’encontre de grandes sociétés. J’aimerai reprendre ce que j’avais commencé l’an dernier. C’est fou, c’était déjà, je pense enfin, l’an dernier et j’ai noirci des dizaines d’écrans avec un besoin et des idées.
Il est possible que tout cela mérite plus de temps que ce que j’avais imaginé. On n’explique pas soixante-treize et quarante ans comme cela, en se jetant sur le clavier à tête perdue.
18h42, vendredi soir, extérieur nuit. Tandis que je sens une construction et des projets qui m’assaillent en soirée et s’assoupissent en journée, j’ai envoyé ces dernières semaines des lettres contre le monde entier et particulièrement contre un constructeur automobile français et une chaine de télévision payante. Pour l’un, c’était une page à 1700 euros, pour l’autre, c’était vingt lignes pour 1 euro mensuel. Pour les deux, parce que j’en ai ma claque de laisser faire parce que c’est comme ça, parce que c’est plus facile, parce voilà. Ok, certes, ça ne sert pas à grand chose, avec ma tête de pot en terre contre ces grandes compagnies en fer, mais pendant ces instants où je couche sur papier ces mots, j’ai l’impression de leur dire que merde, ça suffit, nous ne sommes pas tous des veaux.
18h47, c’est presque le week-end, sauf que je suis d’astreinte téléphonique et que la semaine a été d’une merditude assez incroyable (nous avons opté pour une notation de nos journées de merditude, le mardi 7 février a 9 sur 10, c’est ambitieux comme première évaluation mais cela nous semble juste).
J’entends les grandes illusions que gauche et droite vont nous faire gober dans les mois, années à venir, je suis de plus en plus persuadé de l’injustice, l’inégalité et aussi de ma propre incapacité à vouloir changer les choses.
Je ne sais plus dans quel film, je regardais (Lanvin dans le Fils à Jo il me semble) dire que face à certaines personnes, à un moment donné, il n’y avait plus que la tarte dans la gueule qui pouvait fonctionner. C’est vrai.
Sauf que la tarte, je ne suis pas assez courageux pour aller la balancer. C’est frustrant.
18h53, à la maison, tout le monde est rentré et je tapote ici. Je m’étais dit qu’il faudrait attendre fin 2013 pour être sûr que l’aventure dans laquelle je suis entrainé soit une bonne idée. Il reste 22 mois, c’est insupportablement long pour quelqu’un qui n’aime pas être surpris par un coup de fil ou par le lendemain. Dehors, c’est encore négatif, j’ai les jointures des doigts gercées, les pieds froids et une frilosité constante, comme si je ne dégageais plus assez de chaleur. Mon usine personnelle n’est plus aussi efficace qu’avant. Je ne sais pas “avant quoi” d’ailleurs.
Je crois que les incohérences rencontrées quotidiennement dans mon entourage professionnel pseudo humain accaparent toute mon énergie. Je m’étonne de moins penser à mon père, à ma mère. Je ne sais pas ce que je préfère, cette excuse et cet argument, ou me dire que le temps fait cela. En fait, il est possible que mon cerveau se verrouille lui-même, en mode protection, pour continuer à fonctionner à peu prêt correctement. Comme si mes préoccupations de boulot devaient noyer le reste, en attendant que je puisse y penser sans trop de mal. C’est un effet placébo ou une méthode Coué. Plus ou moins inconsciente.
19h04, il faut vraiment que je rentre.
Bien des choses ne sont pas encore recollées. J’aurai pu ou dû voir des potes récemment, je n’en ai pas eu envie. Je n’ai pas plus envie de sortir déjeuner dimanche midi. Je cherche le temps de ne rien faire, et pourtant, à chaque fois que je pourrais être posé comme un vase dans un coin, je n’arrive pas à regarder les poussières qui volent.
Je me demande parfois –souvent- pour quelle(s) raison(s) je serre les dents ainsi
(en plus ça doit abimer l’émail).